La collaboration sensible au trauma pour mettre fin aux violences faites aux femmes

Photo du compte Instagram: Collages Féministes Montréal

Ce texte est écrit en collaboration: Stéphanie Bossé, membre co-gestionnaire de Percolab Coop et candidate au doctorat professionnel en santé publique ; et Dr David Kaiser, médecin spécialiste en santé publique et conseiller scientifique à Percolab Coop.

Agir contre les violences faites aux femmes, c’est plus qu’une réponse à une crise : c’est une démarche de transformation sociale, visant à construire des organisations et des communautés inclusives, justes et résilientes. La collaboration sensible au trauma, ancrée dans les déterminants sociaux de santé, s’attaque aux racines des injustices et de la marginalisation. Fondée sur l’empathie, le dialogue et l’inclusion, elle constitue par les pratiques une façon concrète pour renforcer la résilience des communautés et agir sur les iniquités. Dans un contexte de crises sociales croissantes et d’inégalités en matière de sécurité, d’accès aux soins, de logement, d’éducation, conditions économiques difficiles et sous représentation des femmes dans les lieux de pouvoir, la collaboration informée par le trauma apparaît comme un levier essentiel pour les organisations et les leaders souhaitant agir sur les iniquités sociales et contribuer à la création d’environnements inclusifs, en soutenant toutes les personnes, notamment celles les plus exposées aux iniquités systémiques.

Favoriser le bien-être

Que veut-on dire par santé et bien-être? L’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit la santé comme un état de complet bien-être physique, mental et social, qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité.

Au sein de nos organisations, en tant que leaders et agent.e.s de changement, notre engagement ne se limite pas à réaliser les objectifs de performance. Nous devons étendre nos actions à la défense des droits, à la lutte contre les iniquités, et à la création d’environnements sains pour tous, car c’est dans ces espaces que la santé se forge. La performance organisationnelle ne devrait-elle pas être basée sur des indicateurs de bien-être, de solidarité et de résilience de nos communautés? 

Pourquoi les ménages à faible revenu vivent plus d’instabilité résidentielle et sont plus exposés au bruit et à la pollution de l’air? Pourquoi les locataires sont deux fois plus à risque de vivre dans un logement qui est trop chaud l’été ou trop froid l’hiver? Pourquoi les femmes monoparentales vivent deux fois plus d’insécurité alimentaire que la moyenne populationnelle?

Ce n’est pas le fruit du hasard ou de malchances fortuites…ce sont les découlants de nos choix, passés et actuels. Nos milieux de vie, nos systèmes institutionnels, nos politiques, lois et règlements ont été bâtis, consciemment et inconsciemment, pour exclure. Déjà le reconnaître permet de faire des choix et procéder à des transformations systémiques. La perspective des déterminants de la santé permet d’apprécier que tous ces éléments aient un impact sur la santé et le bien-être et que tous peuvent être modifiés.

Carte de la santé et de ses déterminants(4) : https://publications.msss.gouv.qc.ca/msss/fichiers/2011/11-202-06.pdf

Comprendre la portée du trauma est essentiel pour créer des environnements où chacun peut s’épanouir 

De nombreux obstacles subsistent et perpétuent les iniquités. La définition du trauma la plus citée a été proposée par le Substance Abuse and Mental Health Services Administration (SAMHSA) (1) aux États-Unis: “Un traumatisme est l’exposition et la réaction à un événement, à une série d’événements ou à un ensemble de circonstances qui sont physiquement ou émotionnellement nuisibles, ou mettent la vie en danger, et ont des effets néfastes durables sur le fonctionnement d’une personne, ainsi que sur son bien-être mental, physique, social, émotionnel ou spirituel.”

Cette définition met en lumière l’ampleur des impacts que les expériences traumatiques peuvent avoir sur une personne ou une communauté, soulignant la nécessité d’approches informées par le trauma dans tous les secteurs d’intervention pour les reconnaître et y répondre. Le traumatisme est un problème de santé publique qui peut survenir à la suite de violences systémiques, de maltraitance, de négligence, d’une catastrophe, d’une guerre… et il est omniprésent.

Nous sommes sujet à différents types de traumatisme – historique, générationnel, vicariant. Et le traumatisme survient également au niveau collectif sous la forme d’une violence structurelle qui peut empêcher les personnes et les communautés de subvenir à leurs besoins essentiels.

Prévention – soutenir la santé des femmes  

Une perspective informée par le trauma nous amène à porter une attention particulière à la santé des femmes. 

Les femmes, particulièrement les mères célibataires et celles issues de communautés marginalisées (racisées, ayant une trajectoire migratoire complexe, 2slgbtq+, autochtones) sont plus à risque face aux crises. Elles font face à des taux de pauvreté plus élevés liés à des salaires encore nettement plus faibles, ont des responsabilités parentales accrues et sont davantage exposées à la violence conjugale. Elles sont plus souvent en première ligne des situations de précarité, notamment en tant que piliers de famille et souvent monoparentale. 

Les iniquités de santé vécues par les femmes reflètent des disparités structurelles. Celles-ci proviennent des systèmes patriarcaux et racistes qui excluent les femmes des décisions qui les concernent et de politiques publiques qui ont trop souvent été conçues sans tenir compte des besoins spécifiques des femmes.

L’intersection d’iniquités génère des impacts cumulatifs. Plus de la moitié des femmes en situations d’itinérance ou de précarité résidentielle ont témoigné avoir vécu de la violence conjugale. Et cela monte à 75 % en considérant toutes formes de violence, abus et traumatismes. La violence est la première raison des femmes qui cherchent un logement d’urgence ou un refuge, type de logement que l’on sait insuffisant. 

Les connaissances scientifiques sur l’impact des expériences négatives de l’enfance nous indiquent clairement que le stress vécu par une femme dans la période pré et périnatale aura des répercussions tout au long de la vie de son enfant. Le fait de vivre de l’instabilité résidentielle, la précarité socio-économique, une trajectoire migratoire complexe dans les premières années contribuent aux problèmes de santé physique, de difficultés à l’école, de troubles mentaux, de violence. Ce que nous savons aujourd’hui sur l’épigénétique nous indique que les impacts de l’expérience de stress vécu par les femmes sont intergénérationnelles.

Le trauma est omniprésent… et plus près de nous que nous le pensons. Les personnes ayant vécu des traumatismes peuvent tirer profit des meilleures pratiques émergentes en matière d’approches sensibles au trauma. 

Comment faire? 

Débuter une transformation de culture en favorisant des pratiques collaboratives et viser la collaboration sensible au trauma pour créer des milieux et des communautés saines et résilientes. 

La collaboration n’est pas seulement bénéfique ; elle est indispensable. Elle nous permet de combiner nos forces, de valoriser nos différents points de vue, d’échanger nos expertises et d’apporter des réponses intégrées qui prennent en compte l’ensemble des déterminants de la santé. Ce travail intersectoriel et interdisciplinaire est au cœur de la résilience et de la réponse aux crises sanitaires et climatiques. Nous le savons, celles-ci exacerbent les inégalités existantes, y compris les violences faites aux femmes. Par exemple :

  • Les catastrophes naturelles augmentent les risques de violences domestiques et sexuelles, en raison du stress, du déplacement forcé, ou de la perte de moyens de subsistance ;
  • Les femmes sont souvent en première ligne des impacts climatiques par leur présence accru dans des domaines d’activité du “soins”  et dans les services, mais ont moins d’accès aux ressources et aux prises de décision.

Les leaders au sein des organisations, particulièrement dans les secteurs publics et privés, ont la responsabilité d’agir à la croisée de ces enjeux pour protéger les plus vulnérables et promouvoir une résilience systémique.

Le SAMHSA propose quatre volets (4R) dans le développement de pratiques sensibles sur le trauma :

  • Réaliser l’impact des traumas et l’importance d’offrir des opportunités de guérison;
  • Reconnaître les signes et les symptômes des traumas chez les clients, les familles, le personnel et les autres personnes impliquées dans le système;
  • Répondre aux besoins des personnes en intégrant pleinement les connaissances sur les traumatismes dans les politiques, les procédures et les pratiques;
  • Résister activement à réactiver les traumatismes et à en créer d’autres.

Le 4R nous amène dans une perspective de changement de culture ; nous ne pouvons pas mettre en pratique avec nos partenaires et les communautés ce que nous ne pratiquons pas dans nos milieux de travail.

Si les statistiques indiques clairement qu’une femme sur trois vit de la violence, comment prendre soin et s’assurer que nos organisations, lieux d’éducation et services publiques en sont exempts pour nos collègues, employées et bénéficiaires? 

Les six principes de la collaboration sensible au travail, tels que définis par le SAMHSA, offrent un cadre essentiel pour transformer nos systèmes et les rendre plus équitables. En intégrant ces principes, il est possible de réduire les iniquités sociales :

  1. Sécurité : Créer des environnements sûrs, où l’on se sent physiquement et psychologiquement en sécurité. Par exemple en  impliquant les femmes et les personnes vulnérables dans le design des espaces de travail.
  2. Fiabilité et transparence : Instaurer des relations basées sur la cohérence et la communication claire. Par exemple en communiquant quand et où se prennent  les décisions et les processus pour y arriver. En rendant transparent les salaires et en offrant des opportunités égales pour les femmes et en questionnant nos biais. 
  3. Soutien par les pairs : Favoriser des groupes de soutien pour renforcer la résilience, dans nos milieux de travail et nos communautés, p.ex. en instaurant des programmes de mentorat formalisé ou du codéveloppement. 
  4. Collaboration:Promouvoir des collaborations intersectorielles où chaque partie prenante est reconnue et valorisée pour ses contributions. Les organisations peuvent travailler avec des acteurs variés pour co-construire des solutions inclusives et holistiques.
  5. Reconnaissance des différences culturelles, historiques et de genre : Être conscient des facteurs culturels, historiques et de genre qui influencent l’expérience de chacun. Cela implique de tenir compte des diverses réalités vécues par les populations marginalisées et de respecter leurs perspectives uniques lors de la conception des politiques et interventions.
  6. Empowerment, voix et choix : Donner aux femmes le pouvoir de faire des choix qui impactent positivement leur santé et celle de leur proche. Dans une approche informée par le trauma, il est crucial de respecter l’autonomie des personnes et de les soutenir dans leur cheminement vers un sentiment de maîtrise et de confiance.

Conclusion: une mise en action ancrée dans la solidarité 

En intégrant ces principes dans nos organisations et nos communautés, nous pouvons tracer la voie vers une société où les violences faites aux femmes ne sont plus tolérées, et où l’équité devient un moteur de transformation. Ce changement commence par de petits gestes, réalisés dès aujourd’hui.

Éléments à retenir : 

  • La collaboration informée par le trauma tisse des liens entre les secteurs et favorise le bien-être individuel et collectif permettant de faire face aux crises sociales.
  • La lentille du trauma nous apprend que la transformation dans nos milieux et dans les communautés commence par un travail sur soi-même comme leader et agent de changement  – trouver de l’aisance à l’aborder pour nous-même, avec nos proches, nos équipes ; découvrir les connaissances scientifiques sur le trauma et la santé ; se prévaloir des opportunités de développement des compétences pour bâtir nos capacités collectives, un important facteur de protection. Cela permettra de mieux collaborer, naviguer dans la complexité et exercer notre leadership pour transformer les systèmes. 
  • Le rôle des organisations et de ses leaders dans toute l’incertitude actuelle consiste à créer plus de sécurité, de confiance et collaboration, plus de capacité collective en reconnaissant la présence des traumatismes et en évitant de re traumatiser. Prendre action, c’est tracer la voie d’une société où les violences faites aux femmes ne sont plus tolérées et où l’équité devient un moteur de transformation.

Contactez-nous pour en savoir plus et obtenir du soutien. 

Oeuvre murale: La 6° sphère de la culture de Dominique Desbiens. Coin de la rue Lajeunesse et la rue Jean-Talon à Montréal.  Inspirée notamment des peintres symbolistes, elle évoque la nature et la fertilité (la femme au centre) et des personnages illustrant les différents continents.

Ressources 

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