Les cercles de parole pour les conversations difficiles

Une réponse pour une dynamique d’équipe saine par Samantha Slade, April Charlo, et Erika Koskela.

Snqweylmistn, une organisation autochtone des États-Unis, apprend à gérer une entreprise dans le respect de ses méthodes traditionnelles de leadership. Percolab Coop du Canada aide les organisations à développer une structure et une culture participatives et inclusives basées sur un ensemble de travaux tirés du livre Le ladership horizontal. Collaborant depuis 2022, les deux organisations estiment que les défis qu’elles relèvent sont communs à de nombreuses organisations, autochtones ou non, et rédigent ensemble quelques articles basés sur leurs réflexions de leur travail. April Charlo et Erika Koskela, cofondatrices de Snqweylmistn, et Samantha Slade, auteure de Le leadership horizontal et cofondatrice de Percolab, sont les coauteures de cette série.

 

April Charlo, Erika Koskela de Snqweylmistn et Samantha Slade, Percolab coop

Le cercle pour les conversations difficiles

Point de vue de Samantha

Il est surprenant de constater à quel point les relations sont essentielles à la fluidité, à la joie, à la productivité et même à l’innovation au travail, alors qu’elles sont rarement considérées comme une priorité. Nous manquons d’outils, de méthodes et de processus qui nous aident à soigner nos relations. C’est vrai dans la vie en général et encore plus au travail où la gestion des risques juridiques peut prendre le pas sur les relations interpersonnelles. Lorsqu’il y a des défis et des problèmes au travail, la norme est de s’en remettre à nos supérieurs plutôt que de s’en occuper nous-mêmes. Nous peinons avec les conversations difficiles
Il y a un processus qui peut aider à répondre à ce besoin avec facilité et un impact surprenant. Il s’agit de la pratique du cercle, du cercle de parole ou du cercle de dialogue. Ce n’est pas nouveau. Il existe depuis des milliers d’années dans la plupart des communautés du monde entier. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est la façon dont nous pouvons l’introduire dans le monde moderne du travail. Je présente ici le processus que nous utilisons, les domaines dans lesquels il est utile, ses principaux bénéfices et les expériences que nous avons vécues en l’utilisant. La pratique du cercle fait partie de la base de toute organisation, elle peut changer la dynamique et ramener la cohésion dans un groupe. Il offre un espace où les perspectives de chacun sont valorisées et peuvent être entendues. Il aide à préparer une prise de décision avisée.

 

Cercles à l’intérieur et dehors. En ligne également. Photos de Percolab, avec Gary de Snqʷeyłmist

Point de vue d’Erika

Les groupes non autochtones peuvent éprouver une certaine appréhension à l’idée d’utiliser la pratique du cercle, par respect pour les autochtones qui sont plus largement connus pour pratiquer les cercles de parole, je dois dire que j’ai été surprise. Personnellement, je peux comprendre que ces sentiments viennent d’un lieu de respect. Cela dit, j’encouragerais n’importe quel groupe à bénéficier de cette pratique. De nombreux éléments de la culture autochtone devraient être restreints et protégés de toute forme de cooptation; la pratique du cercle, à mon avis, n’en fait pas partie. Par tous les moyens, suivez ce processus et utilisez-le.

Méthodologie du cercle

Expérience de Samantha

Un cercle de parole n’est PAS un processus d’action ou de prise de décision, ni une méthode de retour de feedback ou rétroaction. Les cercles de parole permettent d’approfondir un sujet, d’explorer ce qui s’y cache, de s’engager ensemble dans la complexité. Pensez à quelque chose qui gronde en ce moment dans votre groupe ou votre équipe. La pratique du cercle peut permettre d’aborder ce grondement en toute sécurité. Si vous vous laissez entraîné·e dans des conversations de couloir sur un problème en cours, il est peut-être temps d’organiser un cercle. Il aide les personnes concernées à aborder le problème ensemble, de manière constructive. Le cercle permet de s’éloigner de la culture du blâme et de s’écouter vraiment les uns les autres. Une fois le cercle clos, vous pouvez passer à l’action grâce à la clarté et à la connexion créées par le cercle.

La méthodologie du cercle peut soutenir toute une série de processus d’entreprise, de la clôture d’un projet à la gestion des conflits. Ma collègue Olivia Horge raconte son expérience de cercle dans le cadre de son processus d’intégration dans son article : D’une culture de l’évaluation à une culture du dialogue.

Les cercles de parole présentent de nombreux avantages:

  1. La diversité:Les gens s’expriment et prennent connaissance des points de vue des autres.
  2. Bien-être:Traiter les tensions de manière proactive AVANT qu’elles ne s’aggravent. .
  3. Leadership partagéTout le monde se soucie du travail et des relations.

Un cercle de discussion commence par une bonne question. Cette question se trouve au centre du cercle et dirige l’exploration. Une bonne question présente généralement les trois qualités suivantes:

  • Courageuse— Elle met le doigt sur le point sensible, sans l’éviter.
  • Édifiante— Elle aide le groupe à s’élever, à éviter la négativité.
  • Inclusive — Formulée de manière à ce que toutes les personnes présentes puissent s’identifier à la question.

Il n’y a pas de question parfaite, elle est juste suffisante pour l’instant. Voici quelques exemples:

  • Comment voyez-vous votre leadership et que vous demandez-vous pour faire avancer notre modèle?
  • Pourquoi est-il si difficile de parler d’argent?
  • Comment nos méthodes traditionnelles peuvent-elles influencer notre approche de prise de décision ?
  • Comment me suis-je débrouillé avec le pouvoir, la prospérité et les relations au cours des derniers mois ?

Quelles questions bénéficieraient d’une cercle de parole dans votre organisation présentement?

Tours de parole

Il n’est pas nécessaire de savoir où on va aller ou ce qu’on va dire. Le cercle aide à comprendre les choses, et le fait de faire plusieurs tours de parole y contribue.

  1. Ouvrez le cercle avec un premier tour de parole: Comment est-ce que je me connecte à cette question ?
  2. Faites ensuite un à trois, selon le temps disponible, pour permettre à chaque personne de s’exprimer sur la question.
  3. Clôturez le cercle par un dernier tour: qu’est-ce qui devient plus clair pour moi ?

L’expérience d’April

J’ai apprécié que tout le monde ait la possibilité de s’exprimer, que vous ayez l’occasion de faire entendre votre voix, et qu’il en soit de même pour TOUS les autres membres du cercle. Les cofondateurs·rices ont tendance à se couper la parole ou la reprendre avant que chacun-e ait pu s’exprimer ou remarquent même qu’un·e cofondateur·rice ne s’est pas exprimé·e après plusieurs allers-retours entre les membres du groupe. J’étais très soulagée que cet outil m’évite d’avoir à prêter attention à la dynamique du groupe et me permette de m’installer dans le processus et d’écouter sans avoir à remarquer les interruptions ou l’exclusion d’une personne silencieuse dans la pièce.

“Le cercle en tant que mode de rassemblement est aussi ancien que l’humanité et ne peut être commercialisé ou possédé par qui que ce soit. Nous nous souvenons simplement de ce que tous nos ancêtres savaient faire des siècles avant nous et nous nous le réapproprions.” The Circle Way par Christina Baldwin et Ann Linnea

Consignes de la pratique du cercle

Réflexions de Samantha

J’utilise quatre consignes simples pour les tours de parole. Ces consignes en font un cercle et non un espace où les personnes réagissent les unes aux autres. Elles permettent de s’immerger dans la complexité et les émotions.

  1. Parlez avec le “je”. Parlez de votre expérience personnelle, vos pensées, vos sentiments, vos doutes avec intention.
  2. Parlez au centre du cercle. Il ne s’agit pas d’une conversation. Nous ne nous répondons pas les un·es aux autres. Le fait de parler au centre permet à quelque chose d’imprévu de se survenir.
  3. Passez la parole avec un “bâton” de parole ou d’écoute.Cela permet de s’assurer que chaque personne a la possibilité de parler et de prendre le temps dont elle a besoin, et que les autres écoutent. Proposez trois objets de parole pour que chacun choisisse celui qui lui convient le mieux. J’ai demandé à April et Erika s’il y avait quelque chose dont nous devions tenir compte pour être respectueux·ses avec l’objet de parole. Elles m’ont rappelé que je ne devais jamais utiliser une plume d’aigle. C’est noté !

J’aime proposer trois objets de parole, un mélange de nature et d’objets manufacturés, afin que chaque personne puisse utiliser l’objet avec lequel elle se sent à l’aise. (Photo Percolab) (Percolab photo)

4. Le silence est bon. Prenez ensemble un moment de silence lorsque vous en sentez le besoin. Le silence peut donner de l’espace pour penser et recevoir.

Les cercles de parole nous aident à ralentir et à nous reconnecter, et finalement à gagner du temps, du bien-être et de la sagesse.

Les réflexions d’Erika

Nous en parlons et nous nous penchons sur la décolonisation, mais c’est difficile quans nous ne savons même pas comment nos perspectives ont été influencées par la colonisation. Je suis en train d’apprendre comment les cercles de parole peuvent m’aider à décoloniser ma façon de travailler.

Mon expérience avec les cercles de parole a été très limitée. Presque aussi limitée que mon empressement à entretenir des conversations difficiles. J’ai vu des cercles de parole utilisés efficacement dans des groupes de soutien aux personnes en deuil et dans des camps de jeunes. Dans le cadre du travail de Samantha avec Snqweylmistn, nous avons initié deux questions de cercle. Je dirais que l’un d’entre eux s’est bien déroulé et nous a permis de se comprendre avec peu d’inconfort. L’autre a réussi à ouvrir un dialogue qui a pris plusieurs semaines à se terminer. Je trouve qu’il est difficile d’entamer des conversations difficiles, mais rétrospectivement, j’ai appris qu’elles deviennent beaucoup plus volatiles et nocives lorsqu’on les laisse s’envenimer, . Alors que nous allons de l’avant, je suis reconnaissante de travailler aux côtés d’April, qui est bien plus douée pour entamer des conversations difficiles avant que les problèmes n’aient une chance de prendre de l’ampleur. J’apprends encore à gérer les conflits, quels qu’ils soient, et j’ai la chance d’apprendre des méthodes de communication saines.

Réflexions d’April

Le cercle a été une expérience intéressante pour moi. J’ai appris à apprécier tout type de travail de guérison en groupe et je m’y plonge avec peu d’appréhension. La première question que nous avons eue avec cette approche de guérison collective, j’ai résisté à la question. En y réfléchissant aujourd’hui, j’ai peut-être déjà été bouleversée par des sentiments liés à des conflits enfouis que je vivais avec deux de mes cofondateurs·rices. En fin de compte, le cercle m’a amené à une prise de conscience marquante et durable. Il vous amène là où vous devez aller, lorsque vous n’êtes pas en mesure d’y parvenir par vous-même.

Je vois comment le cercle a déconstruit un conflit qui s’envenimait et nous a fait avancer. Heureusement, Erika et moi sommes tellement attachées à Snqweylmistn que nous avons accepté de faire tout ce qu’il fallait pour régler nos problèmes afin de pouvoir continuer à développer l’organisation de manière saine. Nous nous sommes appuyés sur d’autres modalités pour guérir nos conflits et nous avons organisé des réunions hebdomadaires pour travailler sur notre relation afin d’avoir une base solide et un guide sur la façon de résoudre les conflits à la manière de Snqweylmistn.

Essayez-le !

Les cercles de parole peuvent absolument être appliqués de manière très efficace au travail, dans de nombreux espaces. Tout le monde est confronté aux défis du conflit et au développement des relations, il s’agit d’une pratique fondamentale pour s’occuper ensemble des choses difficiles. Essayez cette pratique au travail ou dans les groupes auxquels vous participez: elle s’adapte facilement. Il est préférable de commencer par des questions de moindre importance pour pratiquer le protocole. Proposez-le régulièrement et développez les compétences et l’aisance de chacun avec le cercle de parole. Si vous développez une bonne culture de cercle, vous pourrez vous y appuyer en période de crise. Les cercles de discussion font partie du chemin vers de meilleures relations, la collaboration, la créativité et l’innovation !

Cet article a été publié sur le site Enlivening Edge(article en anglais).

À propos de April et Erika

April Iris Charlo est issue du peuple Bitterroot Salish et est membre des tribus Confederated Salish et Kootenai. Elle est titulaire de plusieurs diplômes : une maîtrise en leadership éducatif, une licence en éducation élémentaire et une licence en études autochtones américaines. April est née et a grandi dans la réserve de Flathead, dans le nord-ouest du Montana et joue un rôle clé dans le domaine du bien-être communautaire. Elle s’est fortement impliquée dans la revalorisation des langues autochtones et a occupé le poste de directrice exécutive de l’école d’immersion linguistique du peuple Salish. April a créé Snqʷeyłmistn, une organisation destinée à soutenir sa communauté pendant la pandémie. Snqʷeyłmistn est une organisation à but non lucratif fondée et gérée par des autochtones qui soutient la communauté autochtone par le biais de méthodes d’apprentissage expérientielles et de modes de vie traditionnels. D’une manière ou d’une autre, elle a trouvé le temps de se soigner, de courir et de vivre avec son fils dans son ranch des Mission Mountains.
Erika Koskela est une membre des tribus Round Valley de Californie et une descendante des tribus Chinook et Quinault de Washington. Elle vit dans le Montana depuis 16 ans, principalement dans la réserve de Flathead où elle a suivi les cours du SKC et obtenu des diplômes en psychologie et en travail social. Erika s’est impliquée dans l’école d’immersion Nkwusm en 2002 en tant que parent où elle s’est ensuite engagée dans la revalorisation de la langue salish en tant que membre du conseil d’administration, enseignante remplaçante, spécialiste de la culture et étudiante. En 2019, Erika a cofondé Snqweylmistn sur la réserve de Flathead afin de nourrir la communauté autochtone par le biais de l’apprentissage expérientielle et les modes de vie traditionnels. En 2021, elle est devenue la première employée de Snqweylmistn en assumant le rôle d’administratrice en chef.