Valoriser et honorer l’expertise dans les processus participatifs

Comme beaucoup de praticiens des méthodes collaboratives, nous sommes parfois confrontés à la difficulté de concilier le rôle des experts avec les processus d’intelligence collective. Il n’en demeure pas moins que les experts sont présents et ils détiennent parfois des connaissances susceptibles de nourrir le processus. Nous avons donc voulu explorer les façons d’honorer à la fois l’expertise des individus et la force des groupes qui agissent en mode participatif.

De la rencontre, nous retenons le plaisir de pratiquer en communauté, la valeur de se soutenir les uns les autres dans notre apprentissage et le bonheur d’entrer à nouveau dans cet espace d’écoute privilégié qui nourrit notre être profondément. Nous avons aussi documenté le déroulement de l’activité, le processus vécu (fishbowl) et quelques apprentissages en lien avec la thématique explorée.

Conversation sur l’expertise

Nous avons entamé la rencontre par un check-in improvisé qui consistait à se choisir chacun trois expertises que nous souhaitions valoriser. Alors que plusieurs d’entre-nous avions des difficultés à identifier nos expertises, une conversation naturelle a émergé… à savoir qu’est-ce qu’une expertise?

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Voici les fruits de nos échanges.

  •     Nos passions sont souvent nos expertises
  •     Le contexte est important, nous exprimons notre expertise en relation avec l’expertise des autres
  •     Il faut assumer nos expertises, l’exprimer avec confiance lorsqu’on la ressent
  •     Le défi n’est pas tant de parler de son expertise que de l’incarner, de trouver la cohérence entre notre sujet et la façon de le partager
  •     L’importance et la beauté de rester dans une posture d’apprenant
  •     Pour nommer une expertise, nous pouvons trouver nos propres mots afin de qui lui donner vie et sens (Par exemple: Raquel est une “entremetteuse”, à suivre…)
  •     La puissance de l’expertise c’est d’entrer dans son pouvoir avec humilité
  •     Pourquoi parfois on se sent mieux quand on peut dire que l’on n’est pas expert? Ou que l’on est expert?
  •     Une expertise, c’est quelque chose que l’on pourrait faire en confiance, si notre vie en dépendait
  •     Pour savoir si c’est l’une de mes expertises, je me demande : est-ce que je pourrais en parler sans avoir à me préparer?

Et dans la vraie vie, comment faire ?

Lors de notre conversation, nous nous sommes demandés comment transformer les dynamiques souvent unidirectionnelles des rencontres d’experts. Voici certaines de nos questions :

  •     Comment accéder à la passion de l’expert?
  •     Quels contextes permettent à l’expert de reconnecter à sa passion?
  •     Comment élever la qualité de l’échange en présence d’experts?
  •     Comment miser sur l’abondance des expertises présentes dans une même salle pour apprendre les uns des autres?
  •     En tant qu’expert, comment faire pour continuer à apprendre de nos pairs?

La méthodologie Fishbowl

Il s’agit d’une méthodologie reconnue, souvent utilisée dans les « unconferences » et les Forum ouverts. Elle contribue à faciliter le dialogue entre experts de manière à exposer leur sujet à d’autres, élargissant ainsi l’apprentissage collectif du groupe. Il existe plusieurs variantes selon le contexte et le nombre de personnes impliquées. À la base, l’expert (le poisson) vers lequel les questions sont dirigées, est au centre d’un ou plusieurs cercles de personnes qui sont en écoute active (le bocal). Le cercle au centre est celui de la contribution et du partage, les personnes en écoute active se déplacent vers l’intérieur lorsqu’elles veulent contribuer.

On retrouve le fishbowl sous deux principales variantes, ouvert ou fermé. Lorsqu’il est ouvert, une ou plusieurs chaises sont disposées au centre avec l’expert et dans la dynamique de la conversation, n’importe quelle personne de l’audience peut venir occuper une des chaises au centre et contribuer à l’échange. Dans la méthode fermée, le facilitateur répartit le groupe en deux et assigne les rôles d’experts (au centre) et d’observateurs (autour). Les deux groupes se peuvent interchangé de position lorsque le sujet ou les questions sont épuisées. Cette variante est favorisée lorsqu’il existe un haut niveau d’expertise dans l’ensemble de la salle. Dans tous les cas, le facilitateur s’assure que le cercle extérieur reste en silence pendant la contribution du centre.

Cette méthodologie peut également être utilisée pour créer un dialogue entre deux groupes de personnes. Par exemple, des dialogues plurigénérationnels où les plus âgés sont au centre, les plus jeunes autour, puis on échange.

Une fois le sujet ou le temps alloué épuisés, le facilitateur fait la synthèse de la conversation et invite l’ensemble des participants à faire un retour. Les chaises au centre sont remises dans le cercle et les perles et expériences sont partagées. Chaque participant a l’opportunité de s’exprimer ouvertement. Il est important de partager par la suite la récolte des apprentissages et les ressources importantes à retenir.

Nos apprentissages

À travers notre expérimentation du fishbowl, nous avons vécu toute la puissance de cette méthodologie et fait de nombreux apprentissages.

Nous avons constaté à quel point la confiance est importante dans la réussite d’un exercice comme celui-ci. L’expert est généreux, il offre non seulement sa connaissance mais il le fait dans cette position de vulnérabilité. Ainsi, préserver la qualité de l’échange devient une responsabilité partagée entre chacun des membres du cercle. À chaque moment, quiconque en ressent le besoin ou l’utilité, peut rediriger la conversation en proposant une nouvelle question. Ce contexte de sécurité nous permet d’aller plus loin dans notre exploration, sachant que quelqu’un réagira si l’on sent que l’on atteint certaines limites. Le cercle agit donc comme le contenant d’une conversation tangible, qui se révèle devant nous au fil des questions.

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La conversation devient un véritable exercice d’intelligence collective, car elle renouvelle sans cesse notre propre curiosité et amène de nouvelles questions, qui révèlent à leur tour de nouvelles pistes d’exploration.

Pour l’expert, chaque nouvelle question est une occasion de découvrir la direction qui intéresse le groupe en temps réel et d’y plonger. À l’image de la lampe de poche, les questions permettent d’éclairer de nouveaux recoins de l’intelligence du groupe. Par moments, cette intelligence était palpable et la transmission de l’information d’autant plus profonde.

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Le plaisir d’être expert…

Être invité à titre d’expert c’est avoir le bâton de parole. C’est le privilège de partager ce que nous avons appris, ce que nous savons à ce moment précis. Cela nous donne également la possibilité de proposer des choses, de contribuer en dehors du « rôle », en incarnant notre expertise. Nous pouvons même devenir des « rebelles » dans les conférences. À la lumière des jeux de mots, “cessons d’être des ex-pairs et offrons généreusement notre expertise en tant que repères”. Ainsi, notre expertise prend une valeur d’autant plus grande que celle-ci est rechechée par notre entourage et livrée de façon dynamique. Comme nous l’avons vécu, dans la relation, l’expertise devient un savoir-vivant, qui se revèle de lui-même aux interlocuteurs. C’est ainsi que experts ou pas, nous continuons tous à apprendre en puisant dans notre intelligence collective.

Se reconnaître comme communauté de pratique

Nous sommes venus explorer une thématique qui nous tient à coeur et à laquelle nous faisons souvent face. Et, tout au long de la rencontre, l’ouverture, la confiance, et l’authenticité de chacun ont contribué à ce que l’on se sente ensemble, en train de vivre et de donner vie à la communauté de pratique Art of Hosting. À notre surprise, nous nous sommes rendus compte d’une évidence : “une communauté de pratique, ça pratique”. Quel bonheur de faire ce bout de chemin ensemble et de trouver de nouvelles questions à explorer. Pour la suite, se dessine un prototype d’activité combinant alimentation vivante et l’Art of Hosting. “Je fait ça naïvement”, nous dit Jonathan en lançant l’appel. “J’ai le don de m’embarquer…” Ferez-vous de même ?

Le mot de l’expert… qu’est-ce que David retient de l’exploration?

«Une chose est sûre, l’expertise est un mot avec lequel j’avais bien du mal. Être un “expert”, encore plus. Un poids sur les épaules, une obligation de pertinence, de performance, une compétence obligée. Mais comme je trouvais ces mots plein de prétentions, d’égo, d’attentes imposées! Toutes des choses qui pour moi allaient dans un sens bien loin de l’intelligence collective, de la curiosité, de la découverte.

Ce malaise, c’était donc celui-là. Celui de ne pas être cela. Il m’a toujours semblé qu’il appartenait aux autres d’en juger, pas à moi de le prétendre. Je résistais donc très fort à reconnaître ma propre expertise. Mais pourtant, l’expertise, je la reconnais à chaque jour dans mon entourage, dans les individus. Pourquoi donc ce malaise?

L’expertise, c’est ce que je peux apprendre de l’autre, en vertu de ce que je sais déjà. Mais accepter que les autres peuvent apprendre de nous est un défi plus grand qu’il ne le semble.

L’expertise n’est pas quelque chose d’objectif, de matériel, de mort. L’expertise, c’est nous! C’est nous dans toute notre humanité, notre ouverture à partager. L’expertise, on la découvre lorsqu’on entre en relation dans la curiosité. Dans cette relation, l’expert lui-même découvre ce qu’il voit, ce qu’il pense, ce qui le passionne. De quelque chose d’objectif dans l’individu, de connaissances, de savoirs, l’expertise devient quelque chose en nous, quelque chose que nous-mêmes ne connaissons pas entièrement, quelque chose à explorer. S’ouvrir sur ce que nous ne savons peut-être pas, c’est aussi s’ouvrir sur ce que l’on sait. Cette expertise-là, on ne la maîtrise pas complètement…elle est complexe, évolutive, mystérieuse: elle est vivante. Elle est notre visage d’apprenant. Et comme dans tout, c’est lorsque nous la mettons en pratique, lorsque nous la mettons en relation, qu’il nous est possible de la connaître, de la reconnaître. Notre expertise, c’est nous et tout ce que nous sommes. Et cela, on ne le découvre véritablement que lorsque nous nous offrons authentiquement dans notre relation avec les autres. »

Article par
David King-Ruel
Jonathan Jubinville
Juan Carlos Londono
Raquel Penalosa
Samantha Slade

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