Le pouvoir à l’infini: repenser nos relations de pouvoir

J’ai commencé à saisir la complexité du pouvoir quand, au cours de ma première année à l’université, un professeur de sciences po a présenté un constat choquant : toute relation interpersonnelle est une relation de pouvoir.

J’étais choqué. Ben non, j’ai dit. Il existe autre chose que le pouvoir ; par exemple, il y a l’amour. Le prof était d’accord. L’amour existe. Mais il a précisé que les relations amoureuses restent ancrées dans un rapport de pouvoir. J’ai ajouté que j’avais un copain, que nous nous aimions et qu’il n’y avait pas de pouvoir dans la relation (j’étais très naïve !). Dans ce cas, a-t-il répondu, vous partagez peut-être le pouvoir. Déterminée à lui donner tort, j’ai pris l’exemple d’une maman qui allaite son bébé ; convaincue que cela était de l’amour pur. Il a rétorqué que, dans cet exemple, il y a bien de l’amour, mais que la maman utilise son pouvoir pour protéger l’enfant.

J’ai arrêté de le confronter, mais je n’étais pas satisfaite ; j’étais en colère. Plusieurs années plus tard, je me suis rendu compte que ce grand malaise avait été provoqué par une conception singulière et négative du pouvoir en tant que force négative : avoir du pouvoir sur une autre personne.

Depuis une quinzaine d’années, dans le cadre de mon travail, j’ai la chance de travailler avec une diversité de groupes dans le secteur communautaire. Pour plusieurs d’entre eux, aborder la notion de pouvoir est un véritable défi. Il s’agit d’une force vaste, complexe et difficile à définir. Néanmoins, elle nous affecte continuellement. Souvent, les pratiques participatives sont critiquées parce qu’elles ne prennent pas en compte les dynamiques de pouvoir. Les processus qui ne prennent pas en compte ces dynamiques ne renforcent-ils pas le système dominant ?

Soyons clairs : si nous ne comprenons pas les inégalités et le pouvoir intrinsèque dans nos relations, il n’est pas possible de pratiquer et de travailler dans l’équité. Heureusement, il y a plusieurs façons de concevoir le pouvoir. C’est peut-être cela que mon prof essayait de nous dire.

En mai dernier, j’ai eu la chance de participer à une formation « Art of Hosting ». Dans le cadre de celle-ci, Tuesday Ryan-Hart a partagé un cadre théorique à propos de la notion de pouvoir. Cela a considérablement contribué à enrichir ma réflexion. Voici ma propre interprétation :

Le pouvoir sur

Il ne faut pas ignorer cette conception du pouvoir très répandue. Il s’agit d’une différence de pouvoir qui résulte de positions ou de statuts différents ; par exemple, entre un patron et un employé. Le pouvoir sur est une façon traditionnelle de concevoir le pouvoir. Ce n’est pas forcément bien ou mal. Tout dépendamment de la structure dans laquelle il se trouve, même le meilleur patron du monde peut entretenir des relations de pouvoir sur.

De nombreux exemples illustrent cette forme de pouvoir, tels que :

– Le pouvoir des bailleurs de fonds sur les organismes. Notons que même les bailleurs de fonds ultra-collaboratifs ont le pouvoir de tout casser.

– Le pouvoir entre les parents et leurs enfants. Même si je souhaite que mes enfants aient du pouvoir, je peux tout à fait les prendre et les déplacer (ils sont très petits) ou contrôler d’autres aspects de leurs vies.

L’engagement ou le travail de certains d’entre nous vise, directement ou indirectement, à défaire ou à égaliser les structures de pouvoir. Nous avons tendance à nous exprimer comme si nous savions exactement ce qu’est le pouvoir et comment il est possible de l’identifier et de le neutraliser. Toutefois, il s’agit de quelque chose de complexe, difficile à appréhender directement. Il n’est pas évident de faire un lien direct entre une cause et un effet ; cela est d’autant plus vrai si ceux-ci sont multiples. Démonter un système aussi nébuleux n’est pas chose aisée. Entrer dans la complexité du pouvoir nécessite d’être curieux, de le questionner.

Le pouvoir avec

Cette conception du pouvoir est souvent appelée « collaboration » ; l’idée étant que si deux personnes ayant du pouvoir se mettent ensemble, elles en auront plus. Notons qu’il ne s’agit pas de faire abstraction du pouvoir ou de l’envisager comme étant égal.

Prenons l’exemple d’un comité de citoyens qui se joint à un organisme pour faire avancer une cause. L’organisme est reconnu, bénéficie d’une infrastructure, d’un réseau et/ou d’un budget généreux. Il retire peut-être des bénéfices de l’engagement du comité. Toutefois, il n’a pas de pouvoir sur le groupe de citoyens étant donné que ceux-ci sont libres de rester ou de partir. Par ailleurs, il importe de souligner que les deux groupes n’ont pas un pouvoir égal non plus. Pour collaborer de manière efficace, il faut être conscient de cet écart ainsi que des enjeux de pouvoir.

Il arrive parfois que le pouvoir « avec » soit forcé. Deux groupes qui se retrouvent sur le même territoire doivent alors collaborer sans que cette relation ait un sens profond. Ce genre de situation peut rapidement se transformer en un « tirage de couverture » ou simplement en une relation de transaction ou chaque groupe exige des actions à l’autre ; une sorte de bataille de « pouvoir sur » à petite échelle.

Afin de profiter pleinement du pouvoir partagé, il importe de travailler avec grâce et de laisser place aux erreurs et à l’échec. Le pouvoir partagé peut être quelque chose d’extraordinaire si on reste conscient que le pouvoir collectif ne nuit pas au pouvoir individuel.

Le pouvoir pour

Parfois, on dit qu’on travaille pour les autres: pour des enfants en centre d’accueil, pour des femmes violées, pour des hommes en situation d’itinérance ou encore pour l’inclusion des minorités, ce modèle de pouvoir m’est particulièrement connu. Dans ce cas, une personne a plus de pouvoir qu’une autre, mais elle l’utilise pour que l’autre en bénéficie. Il s’agit d’un modèle de leadership bien apprécié ; un bon leader étant d’ailleurs souvent associé à cette approche.

Il existe des exemples inspirants en ce qui a trait à l’utilisation du pouvoir pour quelqu’un, tels que :

– J’ai trois millions de dollars (ce qui me donne du pouvoir). Je choisis de donner cette somme d’argent au Santropol Roulant de façon anonyme. J’évite donc le pouvoir sur et j’utilise mon pouvoir pour.

– Une avocate fait du bénévolat à Head and Hands à NDG pour donner des conseils juridiques aux jeunes. Dans cette situation, elle utilise son pouvoir pour sensibiliser les autres aux lois. Dans cette perspective, la métaphore « marcher ensemble en solidarité » est intéressante.

Il y a aussi l’empowerment, une notion qui, initialement, signifie la création de conditions qui permettent aux personnes visées de trouver (ou retrouver) leur propre pouvoir. Il se traduit en français par les termes « habilitation » ou « autonomisation ». Il ne s’agit pas de leur « donner » du pouvoir – quelque chose qui n’est pas forcément transférable (à part de l’argent) –, mais de soutenir quelqu’un dans une démarche de « se donner » du pouvoir.

Malheureusement, le pouvoir pour peut être détourné si on prend le pouvoir à la place des personnes qu’on voudrait aider. Par exemple, prendre la parole pour une personne, parler  « pour » un groupe (je représente les femmes) ou encore croire qu’on sait ce dont un groupe a besoin. Un autre exemple vu au Cambodge lorsque je travaillais sur l’enjeu des mines antipersonnelles : un don de tracteurs de déminage. Super ! ; sauf qu’ils étaient conçus pour le désert et, malheureusement, le Cambodge est rempli de champs de riz. Le résultat ? Des tracteurs inutilisables. Dans ce cas, on a l’intention d’être allié et en solidarité, mais on se place dans une dynamique de pouvoir sur.

Alors comment utilisons-nous le pouvoir pour de façon à ce que les gens qui reçoivent le  « pour »  continuent à être les décideurs?

Le pouvoir parmi  

Que pourrait-on imaginer comme société si on envisageait le pouvoir comme quelque chose qui s’autogénère et qui se renouvelle à l’infini ? Alors, comment m’engager dans le monde si je me permets de croire que le pouvoir est génératif ? Où serait mon pouvoir d’agir ? Nous pouvons évoquer le concept de « l’abondance » et de « la rareté », une binarité ayant ses racines dans plusieurs disciplines, notamment en économie. Si nous nous contraignons à imaginer un montant limité de pouvoir dans le monde, nous nous obligeons à nous mettre dans une posture de pouvoir sur. Or, en s’inspirant de cette notion d’abondance, nous constatons que nous avons tout le pouvoir dont nous avons besoin et que ce pouvoir se multiplie, se répand et se partage. Autrement dit, le succès d’une personne est le succès de tout le monde ; le pouvoir d’une personne ajoute du pouvoir au collectif.

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