Des conversations qui recréent le monde

Selon Paul Hawken, auteur et activiste écologique, nous ne sommes conscients ni de notre importance ni de notre valeur dans notre société désordonnée et déstabilisée. Il n’est pourtant pas possible de créer un monde viable sans construire de sens autour des notions de droits et de respect. N’est-il donc pas essentiel de savoir que nous comptons, que nous sommes importants et que nous sommes directement ou indirectement liés aux milliards d’autres âmes sur cette planète?

On a beaucoup écrit au cours des dernières années sur la montée de l’aliénation, de l’apathie et de l’individualisme en Amérique du Nord. Coupés du monde avec nos miniécouteurs iPod, isolés dans nos voitures, seuls devant nos portables ou nos téléviseurs, ce n’est pas par hasard que nous nous sentons apathiques, aliénés et seuls. Si notre dépendance à l’égard de la connectivité numérique a pris la société par surprise, elle a beaucoup affecté notre capacité de créer de vraies relations interpersonnelles.

Nous sommes devenus des experts hautement spécialisés, convaincus qu’il est nécessaire d’avoir un doctorat (ou du moins d’avoir écrit quelques livres) pour que notre opinion, notre vécu et notre perception du monde aient de la valeur. Nous trouvons plus facile de régurgiter des propos empruntés ici et là que de formuler nos propres pensées. Nous nous appuyons sur des faits et des statistiques en oubliant que toute cette information est créée par des humains, qui, comme nous, font de leur mieux avec la connaissance qu’ils possèdent.

Il n’est pas facile pour chacun d’entre nous de se sentir relié aux autres, de comprendre ce monde désordonné et déstabilisé et d’y trouver sa place. Bien des gens se demandent : Que puis-je faire? Par où commencer? À qui parler? Comment comprendre ce qui se passe? Comment tout cela me concerne-t-il? Au lieu d’emprunter des opinions à de prétendus experts, pourquoi ne pas se donner les moyens de communiquer des renseignements complexes, d’échanger des opinions divergentes et de s’entraider pour formuler nos propres réponses? Le bon vieux concept de la conversation peut nous y aider.

La conversation est peut-être un des moyens les plus efficaces d’apprendre, de créer des liens et de trouver un sens à toute chose. Ce sont bien souvent les conversations informelles, plutôt que les propos structurés dans les salles de classe, les nouvelles du bulletin de 18 heures ou les petites phrases de 30 secondes énoncées par des experts, qui nous en apprennent le plus sur le monde. Pour la plupart d’entre nous, les conversations sont au cœur de nos relations. Elles constituent le principal moyen de communiquer avec nos amis, notre famille et même des inconnus dans l’autobus.

La conversation fait tellement partie de notre quotidien que nous négligeons bien souvent son potentiel et son pouvoir d’apprentissage ou de développement communautaires. Nous devons recommencer à converser tout simplement pour favoriser l’apprentissage, l’esprit critique, la participation et le sentiment d’appartenance.

Par nature, une conversation est une interaction décontractée et informelle entre deux ou plusieurs personnes : un échange de mots dans lequel personne ne domine et où les idées peuvent prendre plusieurs directions. Une conversation engageante et respectueuse est une occasion de créer quelque chose de nouveau : une idée neuve, une autre perspective, une meilleure compréhension – quelque chose qui aide les personnes ou les communautés à réussir.

La conversation idéale suppose des sujets stimulants et des participants enthousiastes et attentifs. Elle fait place à la réflexion, aux questions, aux opinions, aux idées encore nébuleuses et, de temps en temps, à une pose silencieuse. Les idées y foisonnent et s’y complètent, les nouveaux liens s’y créent, les commentaires controversés et les moments de tension surgissent puis disparaissent tandis que nous tentons de mieux comprendre l’autre, plutôt que d’avoir raison. Les phrases mal énoncées, les questions mal posées et les questionnements hypothétiques ont tous leur place – dans une atmosphère respectueuse et inclusive. L’air y est empreint de réflexion. Lorsqu’une conversation est vraiment excellente, les participants sont amenés à réfléchir, pendant les jours suivants, au sujet, à ce qu’ils ont entendu, à ce qui a été dit. Une excellente conversation inspirera des changements de mentalité et d’habitudes positifs et elle engendrera l’action : un véritable effet domino.

Peut-être devrions-nous nous faire à l’idée que nos conversations valent la peine, qu’elles sont des modes d’apprentissage légitimes et que nous n’avons pas besoin d’être des experts pour formuler une opinion. Peut-être devrions-nous nous laisser le temps de découvrir ou de redécouvrir ce que c’est que de participer à une conversation. Peut-être devrions-nous nous permettre de débattre sur ce que nous pensons, de contester ce qui nous est dit et de nous frayer notre propre chemin. Peut-être devrions-nous nous rappeler que nous pouvons apprendre de tous ceux qui nous entourent. La personne la plus proche, comme notre petit ami, notre petite amie, notre mère, notre frère, l’excentrique assis à côté de nous dans l’autobus, l’adolescent qui met dans des sacs notre épicerie, la fillette de trois ans de notre meuilleure amie, notre voisin âgé de 97 ans ou les gens rassemblés dans le café du coin ont tous un point de vue différent des nôtres et chaque interaction peut donner lieu à une conversation qui nous changera la vie – si seulement nous prenons le risque de creuser un peu plus loin.

elizabeth@percolab.com

Cet article a originalement été publié dans le Guide Conscience Verte en 2009.

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2 réponses à “Des conversations qui recréent le monde”

  1. Ève Marie dit :

    En tant qu’activiste du mouvement Occupy, localement Occupons Montréal, dont l’organisation de base et le développement sont basés sur les ateliers de conversation et en tant que psychosociologue et enseignante, je partage totalement votre point de vue sur les bienfaits et la perte de conversations dans notre monde. Je me suis intéressée à l’histoire de la conversation et je vous invite à aller lire mon article sur mon blogue au http://evemarieblog.wordpress.com/2012/09/13/histoire_conversation_salons_groupe-de-discussion/.
    Au plaisir de vous connaitre lors d’une conversation à Montréal!

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